L'étrange cas d'Émile Fradin

"  nil novi sub sole "


Serge Soupel

Dans le récit de ses infortunes judiciaires à la fin des années 1920, accusé qu'il était de fabriquer des faux par de nombreux esprits malveillants, Émile Fradin en vient dans Glozel et ma vie (Robert Laffont, 1979) à se sentir, métaphoriquement, victime d'un procès en sorcellerie. On  est tenté de rapprocher ses persécutions  modernes de celles qui ne manquèrent pas de se produire jadis en Bourbonnais. Ainsi, Dominique Laurent, dans une conférence du 25 avril 2009 donnée à Moulins et reprise dans Études Bourbonnaises  (n° 320, décembre 2009, pp. 121-143)* qui rappelle  quelques cas restés célèbres et qui, incidemment,  souligne le caractère ésotérique des caractères gravés de Glozel (p. 142), note  que " en ce qui concerne les affaires de sorcellerie bourbonnaises connues, évoquées devant la justice à un titre ou un  autre […] on constate donc qu'on a eu essentiellement affaire à des rumeurs ayant un fondement 'politique' , visant à déconsidérer un rival ".
Or l'authentique Glozel, défendu avec le dernier acharnement par  Émile Fradin eut bien des rivaux, animés par l'appât jaloux du lucre chez certains, ou par l'aspiration à conserver la haute main sur le champ de l'archéologie nationale chez d'autres parmi lesquels se singularisèrent  (en se déconsidérant) les plus hautes figures de la science officielle. Le détail des avanies subies par Émile Fradin se lit parfois avec un sentiment d'horreur et de révulsion indignée devant  la mauvaise foi criminelle et la morgue méprisante d'une partie notable l'élite parisienne - dont il y a lieu de penser quelle ne manque pas d'héritiers aujourd'hui, abaissés il est vrai souvent au rang des plus obscurs plumitifs de la presse à sensation, à défaut de se voir autorisés à signer, sans avoir  condescendu à se renseigner sérieusement,  des brûlots insultants pour la mémoire du défunt dans un dédaigneux journal du soir estimé de grande réputation.
                L'histoire des persécutions comme de la plus vile calomnie se répète. Ne verrait-on pas, sans trop forcer le trait, un retour de l'Inquisiteur de la Foi, comme celui désigné  à Moulins en 1447  (Moulins qui ne fut par ses juges jamais tendre envers Émile Fradin, pour qui ceux de Cusset eurent plus de douceur) dans le répugnant personnage de Bayle, " policier au-dessus de tout soupçon " comme écrit ironiquement sa victime (chapitre 9) ? Faut-il encore se faire violence pour découvrir de bien tristes quoique lointains échos entre la chasse aux livres (occultes !?) effectuée chez les Fradin, lors de la honteuse perquisition du 25 février 1928, et celle qui mena à la découverte en 1603 chez l'apothicaire Saillant à Moulins d'un " méchant petit livre, plein de cérémonies magiques " (Laurent, p. 129) ?  Certes, on ne condamna pas Émile Fradin au bûcher comme on le fit de Jean Michel, simple menuisier, et de ses " complices " en 1623. Il n'en demeure pas moins vrai qu'on le marqua, le plus injustement du monde, au fer rouge d'une flétrissure dont il eut bien du mal à guérir. Puissent sa mémoire et celle de son combat humble mais inlassable pour la Vérité demeurer source d'inspiration pour ceux qui prendront son relais à Glozel. Les galets et tous les objets remontés du champ des Morts, un jour reconnus et un autre vilipendés,  ont beau faire songer au rocher que Sisyphe qui toujours redescend au bas de la montagne, il faut imaginer Émile Fradin heureux qui a fait son devoir d'homme d'honneur et renoncé à céder devant l'adversité.

* " Suspicion de sorcellerie et procès en sorcellerie dans le Bourbonnais du XIIIe au XVIIe siècle "