Salut l'Emile

SALUT, L’EMILE !

 

“Si vous abandonnez ces faits, prenez garde, les charlatans s’y logeront, et les imbéciles aussi. Pas de milieux: la science, ou l’ignorance. Si la science ne veut pas de ces faits, l’ignorance les prendra […] De quel droit, d’ailleurs, dites-vous à un fait: va-t-en? De quel droit dites-vous à l’inattendu: je ne t’examinerai pas?" (Victor Hugo)

 

 

Courant 2008, j’écrivis “Salut, l’Emile”, un court article dans lequel j’exprimais toute mon estime pour Emile Fradin, alors encore parmi nous, qui m’avait fait l’honneur de son amitié.[1]

J’ai découvert Glozel en 1967, époque où j’effectuais mon service militaire, en Belgique. En dépit de ces 15 mois d’inactivité quasi-complète, je conserve néanmoins de ce que mes congénères et moi considérions comme une éprouvante corvée, un souvenir des plus marquants; ce fut en effet une période unique et privilégiée de ma vie où il me fut donné de me livrer avec une frénésie plus jamais égalée aux plaisirs de la lecture qui me permit de dévorer un nombre impressionnant de livres. Les occasions de sortir étant rares, quelque bon génie malicieux m’avait poussé à explorer la bibliothèque de la base de la Force Navale d’Ostende où j’avais été muté. Une fiche m’apprit que dans les rayonnages poussiéreux – faut-il le préciser, c’était le lieu le moins fréquenté de la place à l’inverse de la cantine ! – se trouvait un ouvrage de Robert Charroux: “Histoire inconnue des hommes depuis cent mille ans ”[2].  Paix à ses cendres, cet auteur prolifique de littérature que l’on qualifie d’archéologie fantastique (délirante, pour d’aucuns) a, quoi qu’on en dise, eu le mérite de réactiver une vieille dispute dont on ne parlait plus guère alors. En tout cas, c’est grâce à lui que je découvris l’existence de ce qui avait été “l’affaire Dreyfus de la préhistoire”, comme on nomma la querelle archéologique de Glozel. Je m’y plongeai séance tenante. Par bonheur, j’étais de quart cette nuit-là, au fond d’un bunker sinistre abritant les transmissions de la Force Navale.  Au petit matin, au beau milieu d’un amoncellement de rubans perforés de téléscripteurs et de messages classifiés “top-secret” signalant aux divers quartiers généraux de l’OTAN la position heure par heure des sous-marins soviétiques, et puisqu’aucune alerte ni manoeuvre en Manche n’avaient interrompu ma lecture, j’arrivai sans trop de regrets au bout de l’ouvrage de Charroux. C’en était un peu trop et ses théories plus qu’audacieuses à propos de notre lointain passé m’avaient plus énervé qu’elles n’avaient suscité mon intérêt. Mais il y avait cependant ce chapitre consacré à Glozel qui, exception faite de l’ hypothèse de l’auteur qui voyait dans les vestiges découverts des figurations d’”anciens astronautes” (!), avait piqué ma curiosité au vif. Etait-ce la consonnance quelque peu bizarre du nom Glozel, sa localisation dans un lieu qui me paraissait si éloigné de tout (vu depuis l’occident de mon plat pays), la singularité des inscriptions révélées par le mobilier exhumé des fouilles, l’épique controverse qui en résulta, je ne saurais le dire. Toujours est-il que je n’eus de cesse de vouloir en savoir plus.

 

Je dois concéder, qu’à ce moment, une controverse archéologique née dans les années 1920, cela me paraissait remonter à Mathusalem. J’avais ce sentiment quelque peu niais que tous ses protagonistes n’étaient vraisemblablement plus de ce monde. J’enrageais de me trouver là, assigné pour près d’une année encore dans une sinistre caserne du port d’Ostende. La contestation agitait les universités américaines, les pavés de Mai 68 allaient bientôt faire la une de l’actualité, la plupart de mes camarades rêvaient des chemins de Katmandou et moi, je ne pensais plus qu’à me rendre à Glozel pour y aller voir de plus près et savoir ce qu’était devenue cette aussi homérique que ténébreuse “guerre des Briques”. Ni les sous-marins soviétiques ni les dragueurs de mines de la Force Navale belge ne me mèneraient jamais dans l’Allier et déserter ne me semblait pas une judicieuse idée en cette année 1967, au plus fort d’une autre guerre (celle du Vietnam) dans notre pays partenaire de l’OTAN. J’officiais dans les communications, et bien il me suffisait de communiquer. C’est ce qui m’incita à questionner les autorités vichysseoises. Je reçus assez rapidement un aimable accusé de réception de la Mairie me donnant l’adresse de la soeur du chanoine Léon Côte, l’auteur d’un ouvrage sur Glozel, véritable plaidoyer en faveur de l’intégrité de son beau-frère Emile Fradin, l’inventeur du site [3]. Après le décès de son frère, Mademoiselle Côte s’était retirée à la Maison des Franciscaines à Vichy. Je lui écrivis et l’interrogeai longuement. La réponse arriva par retour du courrier, en date du 25 août 68, sous forme d’un feuillet quadrillé plié en quatre, recouvert d’une écriture fine et gracieuse. Son expéditeur n’avait pas ménagé son temps ni ses efforts, me fournissant en outre une information que j’étais à des lieues de soupçonner: Emile Fradin était bien vivant et avait endossé le rôle de gardien vigilant de la collection décriée, abritée dans la grange attenant la maison familiale dans le hameau de Glozel. Mademoiselle Côte me précisait son adresse exacte, m’encourageant à correspondre avec lui. Je crois que je me mis à l’ouvrage dans les minutes qui s’ensuivirent et postai dès le lendemain la première lettre d’une longue série au découvreur du gisement. 

 

Emile Fradin me répondit tout aussi promptement et de la plus amicale façon. Lui aussi mettait un point d’honneur à rédiger avec application, d’une belle écriture régulière, toute en simplicité, couchée sur des pages ôtées d’un cahier d’écolier. Il me résuma ses années de combat pour faire triompher la vérité, contre vents et marées, rendant hommage aux efforts opiniâtres du Dr Morlet, disparu à peine cinq ans auparavant, qui l’avait soutenu avec constance et lui avait tant appris. Il m’informa du grand intérêt pour Glozel de la part de chercheurs scandinaves, qui déboucherait sur les premières datations par la thermoluminescence entreprises par le Dr Vagn Mejdhal du laboratoire danois de Risø. Elles apporteraient ultérieurement la preuve tant espérée de l’ancienneté des céramiques découvertes en 1924. Il était flagrant que cette avancée revêtait à ses yeux une importance capitale, susceptible de laver de manière décisive l’honneur de la famille Fradin toute entière et mettrait fin aux rumeurs honteuses et pernicieuses qui avaient entaché sa réputation depuis plus de quatre décennies. Enfin, il terminait sa lettre en m’invitant cordialement à venir le voir au plus tôt et m’affirmait son enthousiasme de voir qu’un autre Belge manifestait un vif intérêt pour les trouvailles faites dans ce coin isolé de la Montagne Bourbonnaise. Des savants belges, il en avait vu défiler à Glozel, à l’époque du Dr Morlet et des fouilles : le professeur Tricot-Royer de l’université de Louvain, le Dr Bayet de l’université de Bruxelles, Aimé Rutot, directeur de l’Académie des Sciences de Belgique, ou J. Hamal-Nandrin, le préhistorien qui fouilla la Grotte de Spy entre 1927 et 1933. Ce fut aussi la justice belge qui confondit Bayle, ("l’expert" auteur d’un plus que discutable rapport d’analyse d’un fragment de tablette), lors d’un rocambolesque et sombre épisode à la fin des années 1920. Et ça, Emile Fradin s’en souvenait.

 

Sa lettre accompagnait un exemplaire de l’édition originale de “Glozel trente ans après”. La dédicace de l’auteur m’impressionna d’emblée: “A la mémoire de Claude Fradin, paysan de France, archéologue malgré lui, combattant de la Guerre des Briques, et qui mourut sans s’être demandé si l’archéologie des Mandarins ne serait pas une science ou l’on bafouille encore plus qu’on ne fouille”. Je me souviens de ma jubilation de tenir ainsi entre les mains ce livre qui allait, à n’en pas douter, tout me dévoiler de cette incroyable épopée. Je lus d’une traite cette exemplaire apologie d’une famille de gens de la terre et de l’authenticité d’un gisement archéologique contestée avec pugnacité par nombre de spécialistes. A maintes reprises, je retournai voir les croquis illustrant le minuscule hameau de Glozel, les pentes du Champ des Morts (comme l’on rebaptisa le champ Duranthon, lieu de la découverte), les photos de la rustique maison des Fradin, de la façade du petit musée dans le porche duquel se tenait Emile Fradin en personne, coiffé de son sempiternel béret, accompagné de ses chiens, mais aussi les clichés montrant les objets découverts, urnes, vases, tablettes en céramique, ossements sculptés, galets gravés d’animaux , anneaux et divers outils en pierre, et leurs énigmatiques inscriptions qui avaient soulevé et exacerbé tant de passions au point de diviser le monde savant d’entre les deux guerres.

 

Un échange de correspondance suivie s’instaura ainsi pendant plusieurs années avant que je n’eus la possibilité de me rendre dans l’Allier. Entre-temps, Emile Fradin ne manqua pas de me tenir au courant de l’actualité glozélienne, me faisant parvenir copies d’articles, coupures de presse, photos et publications diverses. De mon côté, je débusquai plusieurs livres anciens ayant traité de la controverse et commençai à me familiariser avec le Paléolithique, puisqu’il paraissait acquis pour les partisans de l’originalité du site que Glozel s’apparentait au Magdalénien. La passionnante et fantastique genèse de l’invention de l’écriture patiemment élaborée par plusieurs générations d’épigraphistes renommés n’eut bientôt plus de secrets pour moi, même si je demeurais dubitatif envers les théories très arrêtées du Dr Morlet. Quoi qu’il en fût, je comprenais mal l’ostracisme dont faisaient preuve les autorités académiques envers ce qui me semblait une énigme qu’on ne pouvait pas résoudre d’un suffisant et dédaigneux revers de la main reléguant Glozel dans le tréfond des oubliettes de l’Histoire.    

 

1973. Un groupe d’amis bruxelleois auquel j’ai l’heur d’appartenir, tous férus d’archéologie et plus particulièrement de ce qui se passa à l’aube des grandes cultures les plus reculées, décida de créer la revue Kadath dévolue aux vraies énigmes des civilisations disparues. Selon les préceptes de Louis Pauwels et Jacques Bergier, auteurs voués aux gémonies par l’Union Rationaliste française du fameux “Matin des magiciens”, et remues-méninges (sic) de la sulfureuse revue Planète, notre objectif était, pour les paraphraser, de “nettoyer les écuries d’Augias de l’archéologie”, en veillant à “ne rien glisser sous le tapis”, comme l’avait écrit le regretté Aimé Michel qui avait eu un numéro de notre revue entre les mains. Notre volonté était d’y aller voir de plus près, entre les thèses fumeuses des archéomanes émules d’un Erich von Däniken et les acquis de la science dite “officielle”. Et si nous ne découvriions rien, et bien au moins aurions-nous été au bout de nos fantasmes et aurions-nous appris quelque chose.  La décennie précédente avait vu une autre polémique interminable entre archéologues et astronomes qui s’étaient disputés par la revue Nature interposée à propos de Stonehenge et de ses possibles implications archéoastronomiques sur des objets célestes remarquables. “Impensable!” clamaient les archéologues; “hautement probable” répliquaient les astronomes. Au terme d’une vingtaine d’années d’âpres discussions, ces derniers finirent par l’emporter grâce à l’aide d’Oscar, un des premiers puissants ordinateurs de la série 7094 d’IBM, de l’observatoire Harvard-Smithson de l’université de Cambridge au Massachusetts. Il permit à l’astronome Gerald S. Hawkins d’établir en 1963 une série de concordances démontrant que le monument, plus vieux que les pyramides égyptiennes, recelait des connaissances astronomiques surprenantes. Les archéologues conservateurs, britanniques pour la plupart, durent se rendre à l’évidence: Stonehenge était un observatoire et un formidable “calculateur” du Néolithique capable de prédire les éclipses lunaires et solaires, ainsi que tous les levers et couchers de ces deux astres, au maximum et au minimum de leur déclinaison, en été ou en hiver, avec une précision insoupçonnée jusqu’alors. Kadath y consacra son premier numéro spécial, dans la lignée de ce que Pauwels et Bergier avaient appelé le “réalisme fantastique”[4].   

 

Un second numéro spécial, cette fois dédié à Glozel, s’imposa alors, à une époque où la controverse était un peu retombée dans l’oubli. C’est ainsi que nous débarquâmes, mon complice Jacques Gossart et moi, à Glozel, en mai 1973, où nous fûmes accueillis avec bienveillance, mêlée toutefois d’une pointe de circonspection bien compréhensible; c’est qu’ils en avaient vu défiler des curieux, les Fradin, depuis 1924! Nous plantâmes notre tente à l’arrière de la ferme et passâmes plusieurs jours à explorer les lieux et les environs, à prendre des photos de la plupart des objets du musée, et surtout à écouter Emile Fradin et sa soeur Yvonne, infatigables, nous compter leur épopée et leurs déboires. Je vous passe les mémorables repas magnifiques mitonnés par l’épouse d’Emile, Marie-Thérèse, soeur cadette du chanoine Côte. Elle parlait peu, mais ne perdait pas une syllabe de nos conversations, intervenant à point nommé pour préciser une date ou un nom qui échappait à l’un ou à l’autre. Elle nous a toujours impressionnés par sa sérénité, sa sagesse, sa belle érudition (elle avait été institutrice au Mayet-de-Montagne), sa grande distinction aussi. Emile Fradin fut étonné du temps que nous consacrâmes à tout vouloir voir et savoir de l’affaire de Glozel. A peine étions-nous rentrés à Bruxelles, qu’une lettre nous disait à quel point il avait été heureux de constater que notre intérêt était réel, ainsi que notre désir de réhabiliter la vérité. Nous nous mîmes à l’ouvrage pour faire paraître notre publication. A ce moment, les résultats des premières datations par la thermoluminescence n’avaient pas encore été publiés. A vrai dire, nous ne savions pas trop ce qu’il pouvait en être de l’ancienneté exacte de la collection. Les théories du Dr Morlet nous laissaient dubitatifs. Mais, dans notre chef, il ne faisait pas l’ombre d’un doute qu’accuser Emile Fradin d’être "l’esprit de Glozel", le faussaire mystificateur, comme on l’a prétendu, relevait d’un aveuglement borné [5].

 

Des éditeurs français vinrent ensuite nous trouver à Bruxelles et nous commandèrent un livre sur Glozel, au départ de ce numéro spécial[6]. A dater de cette époque, il fut régulièrement question de Glozel dans les pages de notre revue.  Au fil des années, lorsque l’un de nous avait l’occasion de passer par le centre de la France, quitter la route départementale entre Arronnes et Cheval-Rigon pour emprunter le petit chemin qui mène au hameau de Glozel et à la ferme familiale fut à chaque fois une joie immense. Ces retrouvailles, prétextes à de conviviales agapes campagnardes, divers séjours et les longs moments passés en compagnie d’Emile Fradin et les siens sont pour nous tous des souvenirs inoubliables.

 

Quatre-vingt-six ans après sa découverte fortuite, Glozel reste toujours en travers de la gorge de beaucoup. Le 21 décembre 1992, sur la chaîne de télévision française TF1, Henri Delporte, alors inspecteur général des Antiquités nationales et ancien conservateur du Musée de Saint-Germain-en-Laye, déclarait qu’il n’était pas opportun de procéder à un travail rationnel et scientifique au Champ des Morts. Depuis, plusieurs demandes en bonne et due forme ont été introduites auprès des autorités en place pour que des fouilles conduites par de vrais experts accrédités puissent reprendre à Glozel. En vain. Delporte lui-même, un peu excédé, avait un jour lâché lors d’une conférence à Bruxelles : "du vivant de Fradin, on ne fouillera pas à Glozel !". Entre-temps, l’éminent spécialiste du Paléolithique supérieur et de l’art du Quaternaire est décédé. Aujourd’hui encore, les fouilles demeurent interdites à Glozel. En campant de la sorte sur une atttitude obstinée de refus, les autorités françaises se rendent coupables de ne pas vouloir faire toute la lumière sur cette collection pour le moins originale et inclassable à la fois, qui constitue un véritable casse-tête, il faut l’admettre. Cet oukase a pour effet pervers de laisser la porte ouverte à l’obscurantisme et tous les délires. Certes, en 1983, le ministère de la Culture, sous l’égide de Jack Lang, avait autorisé une fouille partielle au Champ des Morts, des sondages aux abords du site et à Puyravel, un peu à l’est de Glozel. Mais on s’interroge toujours sur la raison pour laquelle on a soigneusement évité de creuser… là où l’on sait pertinement qu’il y a de fortes chances de trouver encore quelque chose, car le Dr Morlet avait préservé des zones intactes pour les chercheurs des générations futures. Et ces emplacements sont connus des propriétaires des lieux. D’ailleurs, Emile Fradin révèle dans ses mémoires qu’en 1974, des spécialistes des datations (Mejdahl, Silow et MacKerrell), accompagnés de deux ou trois archéologues, y allèrent de quelques coups de bêche, un peu à la dérobée : "Nous avons creusé une tranchée d’environ trois mètres de long, un de large et presque deux de profondeur. Et Mejdahl y a trouvé un très beau petit vase, entier, intact avec deux ou trois inscriptions"[7]. Peu après, Madame Lemercier, avec son équipe du laboratoire de magnétométrie du Centre d’Etudes Nucléaires de Grenoble, dressa une carte des anomalies magnétiques du champ des Morts, laquelle fit apparaître ce qui pourrait être des fosses recelant peut-être du mobilier. Alors, pourquoi tergiverser et ne pas fouiller aux endroits ainsi repérés ? "Quand nous donnera-t-on enfin l’autorisation de reprendre les fouilles avec tous ces moyens nouveaux dont on dispose aujourd’hui, et qui sont autant d’appareils à détecter le mensonge ?" écrivait Emile Fradin lui-même dans son livre précité[8].

 

Depuis trop longtemps, de fallacieuses excuses sont régulièrement invoquées. "On a le sentiment que quelqu’un a essayé de ‘fabriquer’ une civilisation". C’est ce qu’affirmait Jean-Paul Demoule (président de l’Inrap – Institut national de recherches archéologiques préventives), cité par le journaliste Stéphane Foucart dans son article du journal Le Monde[9]. Pour Demoule et d’autres, un Glozel authentique semble impossible à concevoir. Il doit y avoir eu contrefaçon. Ils concèdent cependant que : "si tel est le cas, les talents techniques du ou des contrefacteurs sont réels". Avec des datations – admises par la plupart des pro-glozéliens et en tout cas par les membres du CIER (Centre International d’Etude et de Recherche) - qui s’échelonnent entre 300 avant J.-C. et 700 de notre ère, mais également du XIIe siècle à nos jours… il serait plus qu’intéressant, dès lors, d’identifier ce génial faussaire !

 

En ces temps de vaches maigres, ceux qui décident des budgets à allouer aux programmes de fouilles archéologiques en France ont d’autres priorités (tourisme oblige) et de grands chantiers en cours qui mobilisent davantage leur attention. L’argument est recevable. Mais des fonds dispendieux ne sont pas indispensables pour oeuvrer utilement. Une équipe de spécialistes patentés et compétents qui accepteraient  de consacrer un peu de leur temps à  Glozel et de faire don de leur expertise, pourrait aisément être constituée avec la bénédiction et sous la supervision des autorités de tutelle. Et si, au bout du bout du compte, elle ne découvrait rien, elle aurait aussi rempli sa mission et tout le monde en tirerait leçon. C’est, à mon sens, l’unique moyen de progresser et de mettre un point final à une affligeante saga qui n’a que trop perduré. Qu’elles soient d’ordre archéologiques ou sociologiques, Glozel pose de vraies questions. Il faut y répondre. Il le faut aussi pour que cessent de continuelles insinuations désobligeantes. Stéphane Foucart, encore lui, terminait ainsi son article annonçant la disparition d’Emile Fradin : "D’où viennent alors, les ossements anciens ? Qui a inventé l’alphabet de Glozel pour en frapper les dizaines de tablettes aujourd’hui exposées dans le petit musée ? Qui a façonné ces étranges urnes à visage et des idoles bisexuées, retrouvées sur place ? Nombreux étaient ceux qui espéraient qu’Emile Fradin parlerait avant son décès. Il n’en a rien fait"[10].

 

De son beau-frère, le chanoine Côte écrivait: "Comme son grand-père, comme son père, il est resté cultivateur. Il s’est constamment refusé à monnayer sa notoriété d’un jour et à quitter sa terre, sur laquelle il vit indépendant, comme ces princes paysans chantés par Mistral, et qui, jusqu’au dernier soupir, restaient maîtres après dieu sur leur domaine. Ni la célébrité d’un jour ne l’a grisé, ni la mauvaise fortune et les persécutions d’il y a trente ans n’ont bouleversé sa vie toute simple. C’est un sage"[11]. Le vœu le plus ardent d’Emile Fradin, dont il avait fait le combat d’une vie, a toujours été qu’on rétablisse la vérité. Stéphane Foucart a fait la sourde oreille, sans quoi il aurait entendu ; car Emile Fradin n’a pas arrêté de parler ni de crier sa bonne foi pendant près de quatre-ving six ans. Jamais il ne s’est privé de le clamer haut et fort et c’est en le réaffirmant encore qu’il avait terminé son livre : "Cela viendra, parce que cela ne peut pas ne pas venir. Je voudrais être là pour le voir, comme j’aurais voulu que le docteur Morlet le voie. Sans lui, non seulement, je le répète, Glozel n’existerait pas, mais je ne me serais pas battu si longtemps. Grâce à lui, à son courage, j’ai pu tenir. Et il le fallait pour que la vérité triomphe aujourd’hui. Je voudrais être là. Jeune homme, je participais souvent à des concours de danse. Et quand on est là, dans ces concours, on va jusqu’au bout, pour gagner. Moi, je dansais à en tomber. Pour danser le dernier. C’est pareil. Glozel est vrai. Et je veux qu’on le dise"[12].

 

 

                                                                                         Patrick Ferryn

 



[1] Revue Kadath, n° 104 (Kadath asbl, 91 avenue des Armures, B-1190 Bruxelles, Belgique). www.kadath.be

[2] Laffont éd., Paris 1963.

[3] « Glozel trente ans après », imprimerie Daumas, Saint-Etienne, 1959. (Réédition L’Ether Vague, Toulouse 1987.)

 

[4] Revue Kadath n° 4, juin 1973.

[5] Revue Kadath n° 7, mars-avril 1974 (téléchargeable sur www.kadath.be).

[6] « L’affaire de Glozel », par Nicole Torchet, Patrick Ferryn et Jacques Gossart. Ed. Copernic, 1978.

[7] « Glozel et ma vie »,  p. 252 (récit recueilli par Pierre Peuchmaurd). Ed. Robert Laffont, Paris 1979.

[8] E. Fradin, op. cit., p. 256.

[9] « Vrais et faux mystères à Glozel », Stéphane Foucart. Le Monde, 27 décembre 2007.

[10] « Inventeur du site archéologique de Glozel, Emile Fradin », Le Monde, 28 février 2010. 

[11] L. Côte, op. cit., p.  20.

[12] E. Fradin, op. cit., p. 264.